mardi 26 juillet 2016

CCCXIX ~ [Interlude] 한국애가요!

L’an passé, je prévoyais de partir au Japon pour un an au moins, espérant profiter d’un pied-à-terre pour visiter d’autres pays plus facilement accessibles depuis les terres japonaises. Finalement, il en fut autrement, mais je regrettais de retourner en Asie sans découvrir autre chose que ce que je connaissais déjà un peu. Alors, je suis partie en Corée (enfin, à Séoul plutôt). Quatre jours.

Le 12 mai dernier, j’ai donc quitté Kyōto en train pour aller prendre le bateau à Fukuoka. L’avion est certes plus rapide et pratique, mais l’idée d’arriver en Corée par la mer me paraissait terriblement romantique (on ne se refait pas. Et puis, j’ai peur en avion). Shinkansen à Kyōto, bateau navette à Fukuoka et KTX (le train express coréen, jumeau de notre TGV) à Busan : partie dès huit heures du matin, j’arrivai dans ma chambre d’hôtes à 22 h 30, plutôt circonspecte après avoir passé mes trois dernières heures de voyage à subir des publicités pour le tourisme médical et la chirurgie esthétique, mais malgré tout excitée comme une enfant.

Je n’ai pas décollé mon nez de la fenêtre de tout le voyage.
Un peu sonnée au réveil le lendemain matin, il m’aura fallu un peu de temps pour m’habituer à Séoul et son métro. Je n’ai fait que me perdre pendant toute une matinée, ce qui m’aura tout de même permis de traverser le fleuve Han (plus large que le Danube, il m’aura fallu une bonne vingtaine de minutes pour passer le pont) et de découvrir des zones résidentielles moins touristiques que le centre de Séoul (mais architecturalement plutôt inintéressantes). J’ai eu du mal à trouver de quoi manger en revanche, le boui-boui coréen n’est pas fait pour les végétariens, mais j’ai tout de même réussi à m’en sortir en demandant des bibimbap sans viande. Sauf une fois où la serveuse m’a mal comprise et m’a apporté un bol de bouillon de tripes (j’en ai encore des frissons).
J’avais appris quelques rudiments de coréen avant de partir, dont l’alphabet qui est un régal à assimiler lorsque l’on se débat avec les kanjis, mais les Séouliens parlent très bien anglais, donc je n’ai pas vraiment eu besoin de m’en servir. Baragouiner le coréen avec un accent affreux m’aura juste permis de me faire mousser auprès des commerçants qui m’étaient sympathiques (je l’avoue sans trop de honte). J’avais surtout remarqué que l’une des voyelles coréennes est à mi-chemin entre le O et le A, comme cette utilisation que le russe fait parfois du O et que je n’ai jamais vraiment comprise. Les Coréens, au moins, ont eu l’intelligence de créer une lettre spécialement pour ce son, contrairement aux Russes qui dansent de l’un à l’autre en fonction des accents toniques, cauchemar du béotien !

Bref, j’ai donc tourné en rond pendant plusieurs heures à la recherche d’un restaurant végétalien dont j’avais entendu parler (qui avait en fait mis la clef sous la porte), entre rues perpendiculaires, jeunes mères qui sortent leur nourrisson, laveries, et… boutiques de cosmétiques. Je savais déjà plus ou moins que la Corée était une mine d’or pour qui apprécie maquillage et soin de la peau, mais pas à ce point. Peu importe le quartier, il y aura toujours un Etude House, Missha, It's Skin, Tony Moly… pour vous accueillir, et ce jusque dans le métro.

Je suis rose, je suis mignonne, et j’en veux à ton compte en banque.
J’ai tout de même (heureusement !) fini par arriver à mon deuxième point de chute, le Jogye-sa, temple bouddhique du 14e siècle et l’un des rares monuments anciens de la ville. J’eus la chance d’arriver le jour de l’anniversaire du Bouddha, la plus grande fête célébrée ici, et donc de découvrir l’endroit décoré de toutes parts !

Une scène faite de papier, à l’entrée du temple.
Des lanternes partout…
…jusque dans les branches du pin cinq fois centenaire qui se trouve dans l’enceinte du temple.
Je n’ai pu jeter qu’un coup d’œil rapide à la salle de prières, où se trouve un gigantesque Bouddha fait d’or. La foule s’amassait de plus en plus et je finis par sortir rapidement, le souffle un peu court. Mais au moins, les rues étaient vides ! J’ai visité de tout mon soûl l’un des quartier de hanoks de la ville, les hanoks étant les maisons traditionnelles coréennes. Elles se suivent les unes les autres dans les pleins et les déliés d’une petite colline (car Séoul n’est presque que pentes), et la façade de certaines d’entre elles est si jolie qu’un écriteau précise : no pictures please. Les toits, en bois, ont une forme en pagode, tandis que les murs extérieurs sont en pierre. À l’horizon se dessinait le feuillage des collines dans la lumière mordorée du couchant, c’était vraiment charmant.
Peu de natifs habitent dans ces maisons, transformées généralement en petits hôtels, en salons de thé, ou en musées pour les touristes. De ce que j’ai compris, elles échappent difficilement à l’envie dévorante de Séoul d’être considérée comme une métropole résolument moderne, où le passé n’a pas sa place, et ce sont surtout les étrangers qui se battent pour les préserver ; on les laisse debout parce qu’elles font tourner le tourisme. La Corée est assoiffée de compétitivité dans tous les domaines, même architecturaux, et l’on comprend qu’il soit difficile d’être nostalgique dans un pays à l’histoire récente si dramatique – bien que je sois toujours agacée à l’idée que des personnes étrangères à une culture viennent donner des leçons de conservation. C’est donc en réfléchissant vaguement à l’idée de patrimoine mondial que j’errais le long des ruelles, avant de me laisser subjuguer par quelques silhouettes en hanbok qui passaient, elles aussi, se promener.

Silhouettes dont j’ai essayé de garder la trace de la façon la plus discrète possible : photographions la rue, tiens !
J’avais déjà eu l’occasion de voir des femmes en hanbok, car l’épouse de l’un de mes cousins étant coréenne, certaines personnes de sa famille portaient leurs vêtements traditionnels lors de son mariage. Mais c’est une chose de les voir lors d’un vin d’honneur, c’en est une autre de les voir déambuler dans les rues de la capitale de la Corée du Sud. Ce sont principalement les jeunes gens qui en portent lorsqu’ils sortent en couple ou entre amis dans les temples ou les anciens palais impériaux, et c’était un tel plaisir de les voir marcher… Le hanbok apporte tant de grâce à la silhouette (et pourtant ce n’était pas gagné avec des vêtements qui mêlent la taille empire et une jupe légèrement en cloche) ! La robe flotte à terre comme la corolle d’une fleur qui s’entrouvre, et danse au gré des pas comme des pétales au gré du vent. Cette soie si joliment brodée, cette petite veste qui met si bien l’étroitesse des épaules et de la taille en valeur ; non, vraiment, tout me séduit. Et je n’ai pas pu m’empêcher de rire à ce mot si cliché sur l’Asie entre tradition et modernité en voyant que la grande majorité de ceux qui portent le hanbok le portent… avec des Converse.


Évidemment, il me fallait prendre un thé dans le coin.


Je me suis décidée pour une infusion de feuilles de lotus, en hommage au Bouddha (et puis parce que nénuphar, zut !). Le service était minuscule, la théière à peine plus grande que la paume de ma main ! Il se constituait, comme vous pouvez le voir, de la théière où étaient placées les feuilles, d’une minuscule carafe où l’on posait le filtre, dudit filtre, de deux soucoupes pour poser filtre et couvercle, et enfin d’une minuscule tasse. L’eau, servie dans un Thermos, se versait dans la théière pour une infusion de 30 secondes seulement, avant d’être versée dans la carafe le temps qu’elle refroidisse, puis dans la tasse pour être bue. Cet ingénieux système permet de gérer la chaleur du breuvage tout en préparant parfaitement chaque infusion. La grande théière est vraiment une hérésie, parfois !
Le gâteau qui accompagnait tout ça était un gâteau de riz au potiron, un peu gluant et délicieux. Les deux se complétaient à merveille, l’infusion de lotus portant une saveur légèrement sucrée et grillée. La cadre était superbe, et une radio diffusait une mélodie traditionnelle avec quelques touches de jazz. Le rêve ! J’aurais pu y rester des heures, et j’en ai profité encore mieux grâce au fiasco de la matinée. Comme quoi !

La vue sur ma gauche.
Après une dernière petite promenade autour de la maison de thé, je me suis dirigée vers ce qui reste aujourd’hui mon coin favori de Séoul, le Cheong-gye-cheon, une rivière souterraine rendue à la lumière du jour après de grands travaux, et dont la vue rafraîchit bien mieux que le titanesque Han (je ne l’ai pas précisé, mais il faisait près de 30 degrés lors de mon passage en Corée). La rivière est bordée d’arbres et de fleurs, et des sortes de gros cailloux lui apportent un peu de dénivelé, créant des rapides agréables à la vue et des glouglous agréables à l’oreille. J’aime vraiment ce genre d’ambiance urbaine, le cours d’eau au milieu des gratte-ciel ; c’est tout à fait l’image que je me fais d’une grande ville de roman d’anticipation.

À l’une des extrémités de la promenade se trouve cette curieuse statue, qui s’illumine la nuit.
Puis, une canette de thé au lait plus tard, plutôt fatiguée par une dizaine d’heures de marche, je suis rentrée me coucher.
Un seul point négatif dans cette belle journée : les gens. Vraiment, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. J’attirais l’attention des Séouliens, ce qui me semblait plutôt prévisible (touriste occidentale, femme, toute seule de surcroît dans ce pays où le groupe est la norme), mais alors l’attitude des autres touristes fut fatigante. Jamais je ne me suis autant fait zieuter et aborder que ce jour-là, je n’en pouvais plus. Entre les types qui voulaient absolument savoir si je m’habillais comme ça tous les jours et toucher mes vêtements, ceux qui commençaient leur drague du type « je ne vous ai pas déjà vue dans un film/dans mes rêves etc. », celui qui me sort « Je suis Serbe et donc complètement taré, je suis sûre que tu es du genre à être un peu tarée toi aussi », et même une anglo-saxonne qui a commencé à m’insulter en voyant que son copain lorgnait un peu trop vers moi, c’était éreintant. Je ne sais pas vraiment à quoi attribuer ça, je portais une simple robe longue des années 1970, pas de quoi fouetter un chat, mais alors en arrivant dans ma chambre, j’ai ressenti le poids d’une solitude que j’avais rarement ressentie. La touriste seule est rare, alors tous les hommes en rut se précipitent sur la première qu’ils trouvent, sans doute ? Quelle tristesse lorsque certaines personnes ne cessent d’apporter du crédit à des préjugés qu’elles feraient peut-être mieux de combattre.

CCCXVIII ~ La donzelle n’est plus très bavarde, dit-on.

Je suis rentrée dimanche d’un petit périple poitevin (sans photos, il me faut encore trier celles du mois de mai…). Au programme cette fois-ci : le château du Coudray-Salbart, l’abbaye Saint-Vincent de Nieul-sur-l’Autise, la Corderie royale de Rochefort, des baignades (je suis… bronzée…), des promenades en bord de Sèvres, une petite visite de Niort, et pas mal de lecture. J’ai retrouvé en déménageant un carton de livres récupérés chez ma grand-mère peu après son décès, que j’avais oublié de prendre lors de mon précédent déménagement (promis, je ne fais pas que déménager dans la vie) et qui tombait à point nommé pour ma brève trêve estivale. J’ai pu commencer les Rois maudits, qui pour le coup a tout d’une lecture d’été (un peu d’intrigues politiques, de cape et d’épée, de la vengeance, des belles pécheresses, on se croirait en train de regarder France Télévisions), et qui présente deux avantages non négligeables, celui de se lire rapidement et celui d’être suffisamment léger pour pouvoir lire autre chose à côté. Heureusement j’ai réussi à dépasser mes problèmes d’éparpillement en matière de lecture, mais je reste incapable de me tenir à un seul ouvrage à la fois – cela rendrait pourtant certaines choses tellement plus simples.
Je repars en fin de semaine, cette fois-ci pour découvrir la Gascogne, le sang de mon Poète, et j’espère pouvoir profiter des quelques jours qui arrivent pour me livrer à des tâches moins aliénantes que vider/trier/ranger cette masse matérielle liée à mon quart de siècle qui s’est achevé le mois dernier.

Pourquoi doncques, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloître enfermée ?

J’ai bien évidemment hâte de repartir, surtout pour une région que je n’ai que très vaguement fréquentée et qui m’est déjà très chère par reflet. J’ai décidé, à la suite de ces vacances, de dresser la liste de chacun des lieux que j’aimerais visiter dans chacun des départements français, tâche sans aucun doute bien plus colossale que le Titan que j’imagine déjà, mais à fréquenter ces châteaux, ces pierres, ces puits aux fées, à côtoyer ces fantômes qui me racontent leurs songes et leurs espoirs brisés, je ne rêve que de m’en gorger encore et encore. C’est sans doute le trait de l’époque dans lequel je me reconnais le mieux ; lassée de l’œuvre de mes contemporains, je me réfugie dans la ruine. Depuis deux siècles, la France vivante se délite en portant aux nues ses souvenirs, mais si je désire ardemment me plonger dans ceux-ci, c’est uniquement pour aider à ciseler un peu le cristal de mon époque. Toute ma vie, j’ai cherché un mentor, mais ceux que j’ai choisis pourrissent depuis longtemps parmi les vers ; il ne me reste que moi, pour reprendre ce mot d’Anaïs Nin que j’adore : « For too many centuries, women have been muses to artists. I wanted to be the muse, I wanted to be the wife of the artist, but I was really trying to avoid the final issue – that I had to do the job myself ».

Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein  délicieux,
Ton front, ta lèvre jumelle ?
En veux-tu baiser Pluton,
Là-bas, après que Caron
T’aura mise en sa nacelle ? 

Chanter son époque, c’est en être le creuset, devenir le point de tension où tout se rencontre, tout afflue. C’est lier toutes les folies modernes, les comprendre, les exalter (ou les dénoncer), les sublimer ; haïr ou adorer, sans juste milieu. C’est, sans doute, l’un des plus beaux sacerdoces ; le lien de l’humanité présente avec ce qu’elle sera des décennies plus tard, la transmission d’un joyau, d’une part de la beauté de l’univers. Le poète ne chante pas que pour lui-même mais pour chacun des siens, jusqu’aux étoiles ; il frôle l’infini par la seule force de son art – car, lorsque je parle de poète, je ne parle pas du seul versificateur, mais de l’artiste, quel qu’il soit, qui a su transcender ses modestes moyens pour devenir le Verbe, fût-il musicien, illustrateur, créateur de bijoux, que sais-je. Le poète est une sorte de prophète qui, au lieu de chanter Dieu, se chanterait lui-même, en tant qu’humain bien sûr, et pas en tant qu’individu, parfois peut-être malgré lui, lorsqu’il se fait dépasser par son génie. Je divague beaucoup là-dessus car le sujet me touche, évidemment, et j’y repense à chaque fois que j’ai l’occasion de voyager un peu, surtout seule (car le Poète, bien sûr, fait partie de ma solitude). J’ai mes griefs et mes sujets de complaintes, qui varient rarement, et cela fait du bien de les oublier pour des pensées plus lumineuses, et de les noyer dans les paysages et la lecture – même si je ne les tue jamais vraiment, car je ne peux travailler correctement sans un brin de colère, c’est mon côté rebelle.

Après ton dernier trépas,
Belle, tu n’auras là-bas
Qu’une bouchette blémie ;
Et quand, mort, je te verrai,
Aux ombres je n’avoûrai
Que jadis tu fus ma mie.

Plus sérieusement, la place du poète dans notre XXIe siècle a recommencé à me travailler depuis la mort d’Yves Bonnefoy, survenue peu avant que je ne parte dans le Poitou. Je ne suis pas une fervente admiratrice de son œuvre, mais il m’a vraiment semblé assister à la toute fin d’une époque poétique. Poète mais aussi critique, philosophe ; il existait une profondeur et une cohérence dans son œuvre que je ne retrouve vraiment nulle part, maintenant. Je m’interroge beaucoup sur les mutations qui sont survenues dans l’art depuis la fin du XIXe siècle, sur ce nouveau statut du poète qui n’est plus poète de cour ou poète du pouvoir sans être vraiment dissident. Je ne sais plus qui me disait que l’art romantique était insupportable de nombrilisme ; c’est vrai, Les Souffrances du jeune Werther, c’est beau, mais insupportable (et j’ai longtemps beaucoup glosé sur un mot de Chateaubriand dans ses Mémoires, « Le jour où ma mère m’infligea la vie »), pour autant c’est aussi l’ère de l’Idéal, qui dépasse le simple repli sur soi, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Un idéal, c’est cloisonnant. Pour autant, il existe encore une réelle soif de poésie. La popularité de l’art japonais aujourd’hui en est pour moi un exemple flagrant, mais c’est une poésie plus douce, plus quotidienne et abordable que le drame cornélien qui passe au-dessus de la plupart des têtes, parce que les mentalités changent, et qu’il est compliqué de se mettre à la place de ce qu’on ne comprend pas – ces incompréhensions m’effraient parfois par la relecture historique qu’elles apportent sur certains thèmes, mais n’apportons pas plus de digressions à un billet qui en comporte déjà trop.

Doncques, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d’avis;
Et ne m’épargne ta bouche ;
Car au jour où tu mourras
Lors tu te repentiras
De m’avoir été farouche.

In La Reine Margot d’Alexandre Dumas.


Le début de l’été est une période si douce. L’esprit occidental qui vit au rythme des vacances scolaires prend un peu de repos, les jours sont à leur plénitude, tout paraît plus léger ; les volets se ferment pour protéger de la canicule, on mange des fruits jaunes et juteux, et la chaleur embrume les rues. Chaque ondée, chaque brise se savoure. Quel meilleur moment que celui-ci pour s’atteler à la tâche que l’on s’est choisie ?

mardi 19 juillet 2016

CCCXVII ~ Magical Girl

À cause d’un sérieux manque de temps, je consacre aujourd’hui seulement un billet sur le premier zine de l’association Circé, que nous avons mis en ligne il y a près d’un mois et demi maintenant, et que vous pouvez lire ici. Nous sommes vraiment heureuses qu’il ait pu voir le jour ; il a évidemment ses défauts, comme tout premier essai (mais ne comptez pas sur moi pour vous aider à les chercher… !), pour autant c’est un vrai plaisir d’avoir pu porter ce projet à terme. Une version imprimée est prévue, mais elle sortira à l’automne, après que nous ayons profité un peu des douces vacances d’été.



~~~

Ce thème me tenait particulièrement à cœur, pour des raisons qui ont souvent été distillées au gré de mes billets (élan nostalgique, recherche du pouvoir féminin, crise du conte et de la spiritualité, etc.) ; et je sais qu’à terme j’aimerais pousser le plus loin possible mes recherches entre la sorcière de l’an mille et la magicienne pastel du troisième millénaire. Je viens d’achever une énième lecture de Sailor Moon et je suis toujours autant marquée par les degrés de lecture presque mystiques que j’y trouve au fur et à mesure que je m’y confronte. C’est amusant comme, dans ma petite édition pauvrement traduite des années 1990, la médiocrité du texte réussit à transmettre toute la noblesse des thèmes abordés. On parle beaucoup de tout l’aspect social de Sailor Moon (femme qui protège l’homme, femme indépendante, relations homosexuelles etc.), parce que, ma foi, l’homme contemporain semble se borner à l’étude sociale de tout ce qui lui tombe sous la main, mais le contenu symbolique et spirituel est lui aussi très évolué ; j’en avais déjà un tout petit peu parlé dans mon article sur Saturne. C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à tout ça…

… mais ce n’est pas exactement le sujet ici. Je tenais vraiment à participer à ce zine, et même si je regrette de ne pas avoir pu donner quelque chose de plus travaillé (le manque de temps, encore et toujours), j’ai tout de même réussi à rendre ma copie à temps !

Creamy Mami par Charlotte Skurzak.
Nous sommes les enfants de Quatrevingt-dix, sur nos épaules coulent les humeurs sombres du marasme, mais notre espérance n’est pas morte avec le siècle. Nous portons du sucre au bord des lèvres et un glaive dans le cœur ; nous combattons d’allégresse, nous vainquons de notre rire. Dans l’ombre des corps, quelques silhouettes flamboient, le lilas d’une chevelure étincelle, ternissant encore un peu la pâle lumière du néon ; nous marchons, magiciennes du nouveau millénaire, nous chantonnons et notre cœur est chaud, car dans nos bibelots de verre et de plastique scintillent d’antiques secrets de puissance et d’amour. Blâmez notre légèreté ! Nous sommes des sanctuaires, et nos joies n’ont rien de puéril : elles contiennent toute la musique du monde. Craignez la couette : elle coiffe l’enchanteresse qui embrasse la modernité pour mieux en dévorer le bonbon. 

 ~~~

Bien des tristes choses se produisent depuis plusieurs mois, et le passage de relais entre une génération fatiguée, tétanisée, et une génération pleine d’espoir, d’ambition et d’idéaux ne saurait tarder. Bientôt ces magiciennes qui se contentaient de rêver auront la plénitude de leur pouvoir entre leurs mains, et je serai parmi elles, et nous ferons toutes ensemble de ce début de millénaire le creuset bouillonnant des siècles à venir.

(Et si vous voulez voir quelques images de notre pique-nique d’anniversaire, c’est par ici.)

lundi 11 juillet 2016

CCCXVI ~ La Sirène dorée







 ~~~

Ces photos sont nées de rien, ou presque ; d’un flacon de paillettes, d’une bombe de bain, de ma petite carcasse barbotant dans l’eau chaude et du talent de Charlotte Skurzak. Une idée lancée (faut que ça brille !), et l’eau devient  bleue comme une améthyste.


Trop de recherche, parfois, mène à l’affectation : ces derniers mois, je la fuis comme la peste. Certaines personnes s’imaginent snobs avec maladresse, et n’en deviennent que plus pédantes : le snobisme sans grâce est sans aucun doute la pose la plus indigeste qui soit. Rien de tout cela ici sinon le besoin de souffler un peu après des semaines un peu compliquées, pour la photographe comme pour son support. Voici donc un exercice un peu proche de l’écriture automatique, à mille lieues d’un quelconque besoin de paraître ; juste quelque chose d’un peu léger, d’un peu joli, et surtout d’irréfléchi.

« Greuuuh »
~~~

(Un jour, j’arrêterai de placer du Ravel à tout bout de champ, mais pas tout de suite.)

jeudi 30 juin 2016

CCCXV ~ Belle époque

Voilà longtemps que je n’avais pas publié de billet d’inspiration, même si depuis plusieurs mois mes obsessions se suivent et se ressemblent.

Auguste Lèpere, illustrations pour À rebours de Huysmans.
Jacques Doucet, Les Hortensias bleus, ~ 1900.
Une fois n’est pas coutume, je laisse les belles images parler pour moi, car si je veux atteindre un tel niveau de perfection un jour, je n’ai guère le temps de bavarder… !

Le Printemps, Milan, 1906.
Négligé, 1910.
Robe du soir, Paris, 1908.
Robe du soir, 1903.
Liane de Pougy vers 1900.
Bord de rivière au printemps, Victor Prouvé avec la maison Courteix, Nancy, 1900.
Loie Fuller
Pendant Cascade,  Alphonse Mucha par Fouquet.

mercredi 29 juin 2016

CCCXIV ~ [花 の ダイアリー ! Le journal de Hana au Japon 3e du nom] Kyōto


Te souvient-il, ô mon âme, de ce chemin obscur que nous gravîmes sans un mot ? La nuit tombait tel un couvercle d’ardoise ; l’océan d’érables éveillait en nous les subtils souvenirs de mondes où l’on élevait un sanctuaire pour le chant d’une cascade, le frôlement d’une noctuelle ou l’ombre d’une épeire… En pareil paysage, nous prenions l’empyrée pour le gouffre, le nuage pour l’écume, et ces montagnes qui grandissaient au loin semblaient de ces géantes vagues envoyées par les dieux pour engloutir cités et empires. De tout ceci, je ne distingue déjà plus le rêve de la mémoire. Privé de netteté, mon esprit ne se fie qu’aux intuitions ; mais avec le temps celles-ci s’altèrent pour se fondre en chimères expirantes. La brume amplifie l’univers et rapetisse l’homme.


~~~

Je n’ai passé cette année qu’une seule journée dans l’ancienne capitale, curieusement si chère à mon cœur. Si je ne peux me passer ni de la ville ni de la campagne, Kyōto unit les deux dans son mystère, et je m’y sens bêtement comme chez moi ; Paris coule dans mes veines, mais mon cœur est à Kyōto. Je me sentais donc, on l’imagine aisément, très enjouée en arrivant, d’autant que je retrouvai dès le matin messalyn et sa famille. Sans nous être vraiment mises d’accord, nous sommes parties au Japon au même moment, sans toutefois nous trouver dans les mêmes villes en même temps, mais en réussissant à nous ménager quelques balades ensemble. Ainsi, nous devions nous retrouver pour boire le thé à Kyōto : cela commençait plutôt bien. Nous nous sommes rendues à Ippodo, une fameuse maison de thé du centre-ville, où j’ai pu goûter plein de choses fabuleuses, comme le shincha (littéralement « nouveau thé », qui ne m’a pas vraiment plu à la dégustation tant son goût était étrange, mais qui m’a hantée par la suite. Son arôme était surprenant, un vrai goût de bourgeon et de sève). Ma deuxième dégustation s’est portée sur un matcha incroyable. Sa couleur paraissait proche de celle des épinards, et sa consistance était complètement crémeuse. La première bolée ne donnait droit qu’à deux petites gorgées de cette sorte de pâte qui adhérait aux parois de son contenant, il fallait donc les savourer. Le goût était, lui aussi, d’une façon assez surprenante très proche de celui de l'épinard : à vrai dire le terme qui me paraît le plus juste pour le qualifier est vert ; si la couleur verte était une saveur, ce serait celle de ce matcha. Après avoir bu la première préparation, il fallait la délayer dans du hojicha, et elle se transformait alors en ce breuvage céladon plus classique qui, tout en étant exquis, ne portait ni la perfection ni la noblesse des premières gorgées. Je me souviendrai longtemps de ce philtre des nymphes extrême-orientales…

La bête.
Kyōto était décidément la ville des rencontres car Clafou-Chloé nous a ensuite rejointes, et toutes ensembles nous nous sommes rendues au Fushimi Inari (où furent prises les premières photographies qui illustrent ce billet). Je ne m’étais encore jamais rendue dans ce sanctuaire célèbre pour ses milliers de portiques orange vif, l’affront est désormais réparé : une brochette de dangos plus tard, j’étais prête à me laisser émerveiller. Le parcours fut aussi mystique que j’avais pu l’imaginer, dans une ambiance de nuages et de brouillard, très humide et douce.

La vue sur Kyōto depuis la colline du Fushimi Inari.
Au pied du premier portique, la foule était compacte, entre touristes et voyages scolaires, mais arrivés un peu plus haut, ceux qui ne comptaient prendre que quelques photos étaient déjà redescendus. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous. Après une autre montée, notre petit groupe se scinda en deux, et Chloé et moi continuâmes l’ascension jusqu’au sommet. Pendant quelques minutes, nous nous sentîmes seules au monde. L’atmosphère était idéale ; le ciel bas, la forêt sombre, et la couleur vive du bois peint venait réveiller la brume alanguie. Contre les piliers se reposaient chenilles et araignées. J’imaginais déjà les chrysalides écloses, et les papillons de nuit voleter tout autour des statues de renard qui ponctuaient le chemin, et si Hokkaidō était pâle et rose, Kyōto vibrait de rouges et de verts. Seuls les escaliers glissants me distrayaient de mes rêveries et des jeux de lumière entre les feuilles.
En descendant à notre tour, nous trouvâmes une petite cascade pour nous rafraîchir, mais aussi une échoppe qui proposait du thé et des œufs durs. La température du thé était parfaite, et ce dernier était accompagné de yukon et d’un petit gâteau gaufré fourré à la pâte de haricot rouge. Chloé et moi discutâmes de nos vies respectives et de ce qui fait la beauté du monde. Quel meilleur endroit qu’un sanctuaire et quelle meilleur boisson qu’un thé, à Kyōto, pour accompagner des confidences qui ne se feraient nulle part ailleurs ?


Enfin, pour terminer la journée, et avant de rejoindre messalyn pour le dîner, nous nous sommes un peu promenées et (surtout !) nous sommes allées nous reposer dans un bar à chats pour voir Bob le Chat et ses compagnons.

Bob, le patron de la boîte, a l’air sympa.
Mais s’il vous plaît, ne dites pas à mon chat que loin d’elle je vais dans ce genre de bars…
Transparent White Star