jeudi 4 février 2016

CCLXXXVI ~ Les Bienfaits de la Lune


La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. »


Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer. 


Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce ! » 


« Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. » 


Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire, Les Bienfaits de la Lune.

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Photographie, maquillage, stylisme : Alexandra Banti.

lundi 1 février 2016

CCLXXXV ~ Neo-liste de souhaits

Dans un mois, nous sommes en mars, et cet incroyable constat me fait conclure que nous nous trouvons en février, et février, c’est le moment de noter en ces terres les envies vestimentaires qui détermineront les mois à venir – même si ces deux dernières années je me détache de plus en plus de telles considérations, mais enfin, l’exercice reste amusant. Ma troisième liste est loin d’avoir été complétée, mais ce n’est pas bien grave ; concevant de plus en plus le vêtement comme la touche finale à une ambiance particulière, et mes envies d’ambiances se diversifiant et se succédant les unes aux autres de plus en plus rapidement, cette liste n’est désormais que prétexte à parcourir de jolies photos une fois l’an. 

L’Idéal

Néanmoins, si une tendance se vérifie de plus en plus dans mes achats, c’est ma prédilection pour le vieux. Je n’achète des vêtements neufs qu’en de rares occasions (pour soutenir la jeune création, par exemple). L’idéal sera donc de la vieillerie, comme cette vieille Moitié qui me hante, ou du vieux Vivienne pour réaliser ce rêve de gamine d’arpenter les rues du Tôkyô excentrique vêtue entièrement de la griffe anglaise, le tout en fuyant la spéculation, toujours…


La Parure

V. Sabrina, j’en parlais il y a peu de temps. J’aime beaucoup leurs colliers sur le thème du cabinet de curiosité, où un insecte, une pierre, une fleur séchée se trouve au centre d’un médaillon comme lové dans le compartiment d’un placard à merveilles. Même si cette année je veux vraiment privilégier les bijoux que je crée moi-même, je me laisserai sans doute tenter par l’une de ces pièces si j’en ai la possibilité.

L’indispensable 

Elle revient tous les ans, mais bon sang, elle est si difficile à trouver en coton, et j’en ai vraiment assez de manger du polyester à tous les râteliers. Je finirai bien par la trouver (je l’ai changée de catégorie, histoire de forcer ma chance, on ne sait jamais).

La Féérie

Rêve de gamine lié au vêtement numéro xxxxx (?) : les chaussures de Dorothy dans le Magicien d’Oz, merci Syrup. Je n’aime pas vraiment le film, je l’ai toujours trouvé un peu niais, mais à mes yeux ces chaussures sont magiques. Je m’imagine déjà marcher dans la rue avec et faire pleuvoir des livres, des calissons ou des nénuphars.

Le Dessin

La fameuse Mozarabic Chant de Krad Lanrete, l’un des rares imprimés que je connaisse dédié au monde médiéval. Le nom  très apparent de la marque me dérange de plus en plus, mais l’important ici est l’esprit de la chose, non la chose en particulier. J’ai déjà vu des robes des années 1950 portant des motifs de tapisserie assez originaux, peut-être trouverai-je mon bonheur en farfouillant de ce côté-là ?

La Démesure
Boudoir by D'Lish
(Ça se passe de commentaire, on doit m’entendre soupirer jusqu’aux étoiles.)

L’Innocence

J’aime de plus en plus ce que propose Angelic Pretty en dehors de ses imprimés sirupeux, surtout leurs petites robes de jersey. C’est simple, délicat, féminin, mignon sans être gnangnan – la mièvrerie me fait de plus en plus horreur.

L’Indécence      
V Couture
Ce corset me fait de l’œil depuis des années ; le corset me fait de l’œil depuis des années. Aucun de ceux que je possède n’est fait sur mesure, et ça se ressent sur ma morphologie un peu bizarre de poids plume. Je rêve tant d’un beau corset qui me ferait enfin passer sous la barre mythique de la taille de Sissi !

La Contemplation

La présence de Marguerite de Valois dans ce billet tient à ma terrible envie d’acquérir une robe de style Renaissance alors que je n’en trouve aucune qui soit à la hauteur du talent de François Clouet, donc… J’espère avoir le temps de me bricoler une résille pour les cheveux bientôt, le reste viendra plus tard, sans nul doute (toujours garder espoir).

La Folie  
Extrait du dernier magazine Spoon.

Mouais.
Je l’avoue, j’ai un faible systématique pour les robes qui portent Antoinette dans leur nom, c’est terrible. Ou alors j’ai encore la nostalgie de cette incroyable meringue rose portée pendant le défilé Baby l’an passé. Peut-être un peu des deux.

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Bref, les vêtements, c’est chouette.
(Et en 2016, j’ose aussi terminer mes articles sur des lieux communs éculés.)

dimanche 31 janvier 2016

CCLXXXIV ~ Avouez que ça vous manquait…

… les questionnaires.

C’est parti pour les 365 questions qui pullulent partout chez les roris en ce moment (bien que ce questionnaire eût dû normalement en contenir 366). Néanmoins j’en sauterai pas mal, car sortie des livres et des vêtements, moi, vous savez…


Q.2: Look up a list of museums in your area.

Petite sélection personnelle sur ce que j’ai envie d’aller voir en ce début d’année :
~ La Mode retrouvée à Galliera. Je suis tombée par hasard sur le catalogue à Strasbourg (pourquoi pas), la collection de robes exposée là-bas me semble renversante.
~ Les dessins du Parmigianino au Louvre, qui se termine malheureusement dans 15 jours, mais que j’espère réussir à aller voir.
~ Pas une exposition, mais le musée Gustave Moreau a rouvert depuis un an et je n’y suis toujours pas retournée depuis le début des travaux, ce qui est incompréhensible.
Sans compter tout ce que j’avais déjà listé précédemment et qui est toujours en cours (par exemple cette exposition sur la broderie coréenne à Guimet que j’espère bien réussir à voir avant qu’elle ne s’achève fin mars…).


Q.5: Discover a new book to read.

Depuis le début du mois, j’ai pris l’initiative de lister tous les livres que je souhaite lire, ce qui est à la fois très pratique et très effrayant (une vie, mes amis, c’est beaucoup trop court). Je suis donc obligée de faire des choix, dans cet océan de références, et les trois qui se détachent pour le moment des autres sont les suivantes :
~ Le Dit du Genji. J’ai été jusqu’à lire le journal de Murasaki Shikibu, mais jamais celui de ses ouvrages qui a traversé les siècles : c’est un peu ridicule.
~ Henri III par Pierre Chevalier : Cela fait des années que cette biographie de l’un des rois de France qui me fascine le plus m’est recommandée par des personnes dont j’admire l’érudition, mais j’ai beau l’avoir acquise l’an passé, je ne l’ai toujours pas commencée. À la place, je me raisonne pour ne pas acquérir Louis XIII, du même auteur… Avoir le sens des priorités, c’est tout de même compliqué.
~ Philosophie animale, des éditions Vrin : Parce que j’ai beau être végétarienne depuis plus de 8 ans à présent, j’en ai assez que le discours en faveur des animaux soit uniquement réduit à un appel aux bons sentiments, et que je serais curieuse de lire quelque chose de mieux construit sur le sujet.
L’idée est donc de faire passer ces livres en priorité sur ma liste d’achats et de lectures, haha…ha… ha…


Q.17: Make a travel wishlist.

~ En France : Dijon, Bordeaux, le Jura (c’est vague), la route des Vins bourguignonne à vélo en début d’été (c’est précis), la Corse, le Gers, les châteaux de la Loire et de la région parisienne… Je serine en permanence que la France est un pays incroyable, et je le pense vraiment : tant de diversité dans le paysage et l’architecture, c’est tout de même remarquable. Ce sont dans les moments difficiles de son époque, je crois, qu’être attaché à son pays est le plus important ; voyager en France est une façon pour moi de lui témoigner un peu d’amour. Je reviens de Lyon aujourd’hui, je suis encore plus amoureuse qu’avant : c’est que ça fonctionne bien.
~ Sur le continent européen : ma dernière lubie, c’est Bratislava. Sinon, Helsinki, Munich, Saint-Pétersbourg et Moscou, le nord de l’Italie, Rome et la Sicile, Malte, la Crète, l’Andalousie, et pour ce qui est un peu moins continental, l’Écosse et l’Islande.
~ Dans le reste du monde : Buenos Aires et le Rajasthan.
L’idée est de faire le tour de cette liste avant mes 30 ans. Et vouloir, c’est pouvoir (si, si).


Q.19: Photograph your handwriting.

Juste une excuse pour encore vous parler de mes vacances d’été, désolée.


Q.22: Share a favorite book. 

Guerre et Paix, encore et toujours… Mais ce roman est si riche qu’à mon sens, si une malédiction nous condamnait à ne pouvoir lire qu’un seul livre, il faudrait choisir celui-là.


Q20&27: Performance schedule for your local ballet & orchestra. 

Si vous êtes à Paris autour de mars/avril et que vous avez la possibilité d’y assister, l’opéra Bastille donnera Roméo et Juliette de Prokofiev (chorégraphie de Noureiev).
Quant aux concerts dits classiques, j’aimerais bien réussir (enfin !) à aller voir le concert de musique tzigane (très classique donc) donné par Jacquemart-André entre les mois de février et de mars, mais ce n’est pas gagné, les places étant souvent difficiles à obtenir. Quant au reste… Hélas ! Il faut bien manger aussi, et de préférence pas seulement des pâtes.

mardi 26 janvier 2016

CCLXXXIII ~ Pre-Raphaelite

Photographies : Alexandra Banti


Where sunless rivers weep
Their waves into the deep
She sleeps a charmed sleep:
Awake her not.
Led by a single star,
She came from very far
To seek where shadows are
Her pleasant lot.

She left the rosy morn,
She left the fields of corn,
For twilight cold and lorn
And water springs.
Through sleep, as through a veil,
She sees the sky look pale,
And hears the nightingale
That sadly sings. 


Rest, rest, a perfect rest
Shed over brow and breast;
Her face is toward the west,
The purple land.
She cannot see the grain
Ripening on hill and plain;
She cannot feel the rain
Upon her hand.

Rest, rest, for evermore
Upon a mossy shore;
Rest, rest at the heart’s core
Till time shall cease:
Sleep that no pain shall wake;
Night that no morn shall break
Till joy shall overtake
Her perfect peace.

Christina Rossetti, Dream Land.


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Cette série est elle aussi un doux souvenir de l’été passé. En nous promenant au bord de la mer, Alexandra me dit : « Va dans les lauriers ! » ; il n’en fallait pas plus à son talent pour en tirer de jolies images. J’en profite pour placer ici un extrait d’une autre série, non publiée ici, réalisée avec Charlotte Skurzak quelques mois auparavant et dont celle-ci forme un écho imprévu.

Tadaa.

Ces deux séries avaient pour source d’inspiration le travail des pré-raphaélites. De leur confrérie, la postérité en a surtout retenu la peinture, mais ce mouvement si cohérent et complet (je ne suis pas partiale du tout) s’est attaché à bien d’autres formes d’expression artistiques et artisanales, dont la poésie et la photographie (l’auteur du poème recopié ici est d’ailleurs la sœur du peintre Dante Gabriel Rossetti).

Maud, Julia Margaret Cameron, une inspiration.
Il est d’ailleurs amusant de constater l’usage florissant que les préraphaélites ont fait de la balbutiante photographie, eux qui rejetaient l’art corrompu, vicié de leur époque et des quelques siècles qui les précédèrent. Finalement, mêler la volonté de revenir à un idéal antérieur avec la technique de la modernité n’est pas vraiment un paradoxe, mais plutôt une façon assez saine de se réapproprier certains éléments du passé sans tomber dans une stérile nostalgie ou le pastiche sans intérêt. Les thèmes sont limités, à l’image de l’homme sans doute, mais le chant, lui, est multiple, changeant, inépuisable.

La réappropriation est, en fait, ce que font les meilleurs*.

*(Et par « les meilleurs », je veux bien sûr dire « Gérard de Nerval ».)

lundi 25 janvier 2016

CCLXXXII ~ Rentrer chez soi, lire dans son lit, devenir un chat savant.

Wanda Wulz, Io + gatto.
Bien qu’il ne neige ni ne givre, cet hiver possède malgré tout quelques caractéristiques particulières à sa nature : les nuits sont longues et plutôt froides. L’hiver, délicieuse saison où le lit devient le cœur de l’existence ; car après tout que ne peut-on pas faire dans un lit ? Apportons-y livres, musique, thé, pépins de grenade, que sais-je : le lit est une terre tendre et fertile où rien ne semble impossible.


Pour achever de faire de mon lit un sanctuaire, je lui bâtis une forteresse. Je l’entoure de menus talismans, comme le calendrier qu’a réalisé mon amie Oe Nothera pour célébrer la nouvelle année, et qui me fait furieusement penser à certaines compositions du Calendrier magique de Manuel Orazi.


 (Oe Nothera et son calendrier mobile par Timothée Lestradet. Si comme moi vous trouvez ça joli, il en reste encore ici.)

Les rudesses de l’hiver supposent de tendres contreparties. En attendant le mois de mars (bientôt… !), je regarde des images de l’océan surpris par le froid. Même loin de lui, je sais que l’océan, en cette saison, est superbe. Je repense à Biarritz, voilà déjà trois ans, alors que je passais le jour de l’an les jambes dans l’eau sous un ciel de cendre… Il est des paysages qui marquent à jamais les sens et l’esprit, et dont l’absence, comme pour un membre amputé, provoque parfois d’impalpables piqûres.

Land meets water.
Les thés se mêlent à d’autres épices, les parfums d’intérieur deviennent aussi capiteux que ceux du monde au-dehors sont mordants et épurés. Le matin, j’enveloppe mon chignon d’essence de lys et de tubéreuse pour le plaisir de me rouler dedans le soir, une fois les cheveux dénoués, et quel plaisir… ! Les plus vains sont les plus charmants, ils suffisent à justifier les sombres minutes du long suicide qu’est l’existence. S’enivrer d’une odeur, d’un souffle, étreindre le minuscule pour en tirer un peu d’éternité : l’hiver, où règne le sommeil, oblige l’esprit en quête d’éveil à plus d’efforts pour se nourrir.
D’où peut-être la frénésie de lectures, au chaud sous les couettes moelleuses, à attendre la neige en admirant la pleine lune. Tout à l’heure encore, je sortais de la librairie japonaise de Paris la bourse vide, mais avec ce sentiment d’accomplissement et de joie qui offre la noblesse à l’inconscience. Ah ! Serrer son petit paquet de livres contre soi pour se protéger du vent qui pince les doigts, et songer aux douces heures à venir ! Se repaître dans l’espoir d’éclore, c’est ce que font les rêveurs las de simples chimères ; c’est ce que font les fleurs.
Transparent White Star