samedi 22 novembre 2014

CXCIV ~ Kafka le Pragois

Je pars à Prague dans moins d’une semaine, et je le réalise à peine. La destination peut sembler moins exotique ou dépaysante que le Japon, mais dans mon esprit elle est tout autant symbolique. Elle me renvoie au lycée, à cette année de terminale où mes nuits duraient 16 heures et où l’écriture de Kafka m’a lentement redonné goût à la lumière du jour.

Ah, mes 15 ans. Je respirais la joie de vivre.
Dans ma petite existence, il existe clairement un avant et un après Kafka. J’imagine que cette découverte se noue étroitement à ce que l’on appelle grandir, si grandir signifie se prendre le néant de l’existence en pleine figure pour réapprendre à rêver ensuite. 
Certains m’ont dit qu’il leur paraissait curieux de chercher en Kafka un message d’espoir, mais en le lisant, toutes mes peines me paraissent légères, parce qu’il les a connues aussi. Ses quêtes étaient les miennes, tout comme ses désespoirs. Je possède toujours cette impression (vaniteuse) de le comprendre fondamentalement, de voir presque le monde avec ses yeux. Je viole son secret en le lisant, et il me semble que ceux qui le lisent et le comprennent violent le mien également.

« C’est à toi, est-il dit, rien qu’à toi, à toi, le pitoyable sujet, l’ombre infime que le Soleil Impérial a fait se terrer à l’autre bout du monde, c’est à toi justement que l’Empereur de son lit de mort, l’Empereur ! a envoyé un Message ! Il a fait s’agenouiller le Messager au chevet de son lit et lui a murmuré le Message à l’oreille. Il y attachait tant de prix qu’Il a ordonné au Messager de le lui répéter à l’oreille. D’un hochement de tête, Il a confirmé l’exactitude du Message, et devant tous ceux qui assistaient à sa mort – car on a abattu toutes les cloisons qui auraient gêné la vue des spectateurs et sur les courbes majestueuses des larges perrons montant jusqu’au ciel, les Grands de l’Empire se tiennent en cercle – en présence d’eux tous Il a dépêché le Messager. Aussitôt l’homme s’est mis en route, solide, infatigable. Il lance un bras, et puis l’autre, il se fraye un passage au travers de la foule. Au cas de résistance, il montre sur sa poitrine l’Insigne du Soleil. Aussi avance-t-il plus facilement qu’aucun autre. Mais quelle foule vit dans le palais ! Ses logements n’en finissent plus. Ah, s’il avait le champ libre, comme il volerait ! Et tu ne tarderais pas à entendre le bruit merveilleux de ses poings heurtant à ta porte. Mais au lieu de cela, quels vains efforts que les siens ! Il en est toujours à se frayer un passage dans les appartements privés au cœur même du Palais ; jamais il n’en sortira ! Et quand bien même y parviendrait-il, rien ne serait encore gagné ; de haute lutte il faudrait emporter la descente des escaliers ! Et quand bien même y parviendrait-il, rien ne serait encore gagné. Il faudrait franchir les cours, et après les cours un autre Palais entourant le premier, et encore des escaliers, et encore des cours, et encore un Palais, et ainsi de suite de millénaire en millénaire ! Et se précipiterait-il enfin hors de l’ultime porte – mais c’est à jamais impossible, à jamais ! –, alors la Ville Impériale commencerait juste à se dresser devant lui, le Nombril du Monde, et regorgeant du dépôt des siècles ! Ici nul ne passe plus, ni surtout le Message d’un Mort !... Mais toi, assis à ta fenêtre, tu rêves sans fin de ce Message, à la tombée du soir... »
Franz Kafka, « Message impérial », tiré de La Muraille de Chine.

C’est sans nul doute naïf, mais je pars à Prague pour marcher dans les rues qu’il a pu traverser il y a maintenant un siècle. Douce illusion ! Je me doute bien que cent ans déforment une ville. Mais je cherche un rien, un mur, une pierre, un fragment d’espace sur lequel il aurait posé la main et dont le message me parviendrait. Je m’attends à caresser un poteau et à fondre en larmes, comme pour le cœur de Chopin à Varsovie [Hana rentre dans l’église, pose le front sur la colonne où se trouve le cœur, fond en larmes, rit comme une hyène hystérique, et s’en va. Un grand bravo à Hana.]

J’avais griffonné, il y a longtemps, une sorte de lettre à Flaubert après avoir lu son Voyage en Orient. Je fus frappée par sa description d’un coucher de soleil à Tyr alors que quelques années auparavant, au Liban, j’avais eu le même spectacle sous les yeux. Sous sa plume surgissait ma propre vision, et je me sentis submergée par l’émotion. Je ne sais plus trop ce que contenait la lettre, une longue déclaration d’admiration vraisemblablement, qui se concluait par un vibrant : « et, ô déchirement de mon cœur, deux siècles nous séparent... ! ». Il est terrible d’avoir comme piliers de l’existence des squelettes creux, alors que l’on a tant besoin, parfois, d’un encouragement, d’une critique. Je me doute bien que Flaubert m’eût envoyé balader comme la dernière des bouseuses, mais tout de même…

J’aurais tant de choses à dire à Kafka, tant de choses à apprendre de lui. J’ai toujours son journal posé sur un coin d’étagère, que je n’ose pas ouvrir par peur de le violer encore plus. J’arrive trop tard. Je l’ai crié dans mes carnets, pendant des années. Je me trouve au centre d’une constellation de grands hommes, et on ne peut s’adresser aux étoiles. Et de toute façon, comment ma lumière, si fragile, presque inexistante, pourrait leur parvenir ?

Je vais à Prague pour recevoir un signe. Suspendue dans les airs, en extase, un fil doré attrape mon cœur et me guide là-bas (combien de fois ai-je fait ce curieux rêve ?). Je tremble comme si j’allais mourir, mais je pense pouvoir renaître ensuite. Inexplicable sensation. J’avoue que lorsque mes collègues me parlent marché de Noël et coût de la vie tchèque, je me sens presque vexée. Je ne veux pas que l’on me parle de ce voyage comme d’un voyage ordinaire, comme si mon expérience allait s’additionner à toutes celles de la masse innombrable d’êtres humains qui connaît la ville, alors que j’ai l’impression que je suis en train de jouer ma vie…! Ou alors ma vie équivaut-elle à une simple expérience touristique ? (C’est sans doute possible, au fond. Mais l’être humain croit toujours valoir plus que ce qu’il vaut réellement. Et il est tellement facile de répondre aux autres qu’ils ne comprendraient pas…).

Bref, moins d’une semaine à présent. Et j’alterne état de grâce et crises d’angoisse. Attendre jeudi, doux, doux calvaire !

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