dimanche 17 mars 2013

LXXXII ~ L'Ange du bizarre

Depuis quelques semaines j'ai énormément de mal à me concentrer sur à peu près tout. Comme souvent je prends conscience du nombre de choses qu'il me reste à apprendre alors que je passe huit heures de mes journées à me disputer avec mes collègues sur la place d'une virgule ou le choix d'un mot (je ne dis pas que c'est vain, ni même que c'est inintéressant, mais mon impatience sous-tend une légère dose de mauvaise foi). Ma pile de livres à lire atteint bien le demi-mètre, et j'ai tellement l'impression de n'avoir le temps de rien que j'en ai commencé six à la fois (dont un achevé tout à l'heure en fait, ce qui me soulage déjà un peu). Mon projet de voyage au Japon devient de plus en plus palpable, même si rien ne s'est encore vraiment concrétisé – ce qui finit de m'impatienter tout à fait.

Je crois qu'en fait ma vie rêvée serait d'être étudiante dans deux ou trois domaines différents, tout en ayant un travail qui me donne un salaire suffisamment élevé pour voyager deux mois par an dans des contrées lointaines, ceci en gardant le temps de lire, jouer aux jeux-vidéo, passer du temps avec les gens que j'aime et dormir huit heures par nuit.

~ Mais comme c'est irréalisable, je me contente pour le moment de travailler et de rejoindre mes amies au musée. ~

La dernière exposition que j'ai été voir est donc L'Ange du bizarre, au musée d'Orsay, avec Petite Dieu, Rehem et Aëlin. En attendant les retardataires (dont je ne faisais pas partie, pour une fois) nous avons été jeter un œil à la boutique éphémère de l'exposition, où le choix de livres est tout bonnement hallucinant, et où je pense retourner ne serait-ce que pour en noter toutes les références.

L'exposition en elle-même est une présentation thématique du romantisme noir, embrassant ses origines païennes, religieuses, historiques, mais aussi une présentation chronologique, en axant la fin du parcours sur la récupération des thèmes romantiques par des courants du XXe siècle comme l'expressionnisme ou le surréalisme.

Magritte, Le Colloque sentimental, 1945.

Ce parcours, très complet et assez scolaire, guide à mon sens assez bien le spectateur dans cette galerie des angoisses où regorgent nombre de pièces très connues, comme Le Cauchemar de Füssli, L'Apparition de Moreau ou encore Dante et Virgile aux Enfers de Bouguereau, dont la plupart était difficile d'accès à cause du monde qui s'y agglutinait. J'ai malgré tout pu découvrir quelques tableaux qui m'ont vraiment marquée, comme ceux de Caspar David Friedrich (plus je tâtonne dans le monde de la peinture, plus ma préférence pour les paysages se nettifie).

C. G. Friedrich, Première neige, 1827
C. G. Friedrich, Rivage avec la lune cachée par des nuages, 1836

J'ai pas mal d'affinités avec ce courant, j'imagine que nous avons tous nos angoisses et nos chimères ; pour autant voir autant d'œuvres centrées sur l'ego a fini par m'agacer. Curieusement je garde un souvenir plus tendre pour l'exposition sur la Mélancolie que j'ai vue avec ma classe de terminale au Grand Palais en 2005, alors que les deux touchent des thèmes tout aussi sombres… sans doute parce que la mélancolie n'est pas nécessairement synonyme de suffisance. Ce qui me gêne, dans ce romantisme noir, c'est à la fois un certain manque de subtilité et un pessimisme égotiste. En perdant la foi en Dieu, dans le monde, en achevant de renier l'idéal qui exaltait les premiers romantiques, le romantisme noir finit par ne plus rien voir d'autre que lui-même.


Gabriel von Max, La Femme en blanc, 1900.
Lorsque je parle d'une mélancolie qui n'est pas celle du simple repli sur soi, je ne parle pas de celle qui est maladive, pathologique, mais d'une mélancolie plus « productive », qui favorise la méditation, qui aiguille l'imagination ; celle qui même si elle nous donne conscience du désenchantement du monde nous permet d'avoir des desseins plus nobles que la seule contemplation de notre détresse.
Dans l'absolu, je n'ai rien contre cet enchevêtrement de monstres, de paysages sombres, de visages éthérés,  au contraire, mais il me devient difficilement supportable à si forte dose. Mon esprit ne doit pas être si tourmenté que cela, finalement.

Gustav-Adolf Mossa, Elle, 1905.
Bref, si le beau est toujours bizarre, le bizarre ne se trouve pas que dans les angoisses humaines. D'autant plus que ce qui était bizarre et subversif un siècle et demi avant notre naissance a été depuis tellement sacralisé qu'on pourrait presque en faire la norme de la subversion. Le culte de l'individu, et par extension la fascination pour son mal-être, est devenu l'un des socles de la société moderne, ce qui fait de cette exposition une très belle exposition, très complète… mais aussi très convenue.


L'Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Mas Ernst.
Exposition temporaire au musée d'Orsay
Du 5 mars au 9 juin 2013.


(Les tableaux qui figurent dans cette article font partie de mes préférés. Si je me suis découvert une folle passion pour Caspar David Friedrich, en revanche je n'ai pas réussi à trouver d'image qui rende justice au Gouffre d'André Masson, peinture qui m'a purement et simplement coupé le souffle.)

8 commentaires:

  1. Oh super, tu es allée la voir ! Je prévois de m'y rendre le weekend prochain avec Marie et Ludovic.
    Ton article donne envie en tout cas, et ces tableaux ajoutent à mon impatience de voir l'exposition.
    J'aime également beaucoup les tableaux de Caspar Friedrich, ils donnent envie d'y pénétrer pour aller les explorer.

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    1. Allez la voir, vraiment. Elle est magnifique. Je ne me lasse pas d'aller la voir.

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    2. Aliénor, j'ai hâte de voir (ou d'entendre) ce que tu en penseras !

      Aelin, en effet, tu n'as pas l'air de t'en lasser xD Et ce même avec le catalogue chez toi !

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  2. Notre prof nous a parlé de l'exposition de goya , mais moi j'aimerais y aller pour darcy... euh !friedrich...

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    1. En même temps, c'est beau ce qu'il fait Friedrich.

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  3. J'a beaucoup aimé l'exposition, et j'ai pour une fois trouvé les explications suffisantes au propos.
    La scénographie est toutefois assez lisse, sauf à deux endroits où Hubert Le Gall s'est amusé, mais j'ai du mal à comprendre le concept (le mur en décroché puis les miroirs au sol)...
    Un énorme coup de coeur pour l'aigle de Victor Hugo semblable à un collage de Matisse !

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    1. Oui, les explications suffisaient à bien tout comprendre, c'était agréable. En ce qui concerne la scénographie, j'avoue que je n'y ai pas prêté plus d'attention que ça, à cause de la foule qui s'amassait un peu partout l'ambiance était plus au "je regarde le tableau et je vais voir ailleurs". Mais bon, je pense que j'y retournerai avec Guillaume, donc nous essaierons d'y aller un jour moins fréquenté qu'en nocturne !
      J'ai beaucoup aimé les dessins et collages de Victor Hugo également, personnellement j'ai eu un gros coup de coeur pour son esquisse d'un chandelier, dont les contours peu définis laissaient apparaître une forme un peu spectrale, c'était très joli *_*

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    2. oui, j'ai aussi flashé sur le chandelier ^^"
      j'ai acheté trois cartes à la sortie de l'expo, pour une fois les oeuvres étaient bien choisies selon mes goûts, ça change XD

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